Notes on self

People (2020)
est la possibilité d’un pronom personnel pluriel, un pronom personnel neutre ou générique se multipliant, interpénétrant et inondant le langage. C’est aussi l’hypothèque d’un pronom personnel pluriel lysé dans l’auto-affection permanente échouant dans sa communication avec l’autre/les autres, évoquant la pensée de Monique Wittig : “les pronoms personnels sont les seules instances linguistiques qui, dans le discours, désignent les locuteurs et les situations de discours qu’ils occupent successivement. Ils sont aussi les moyens de passage et d'accès au langage. Et c'est en ce sens – qu'ils représentent des personnes – qu'ils nous intéressent ici.“ (1)

En transformant l’exposition en produit culturel spécifique duquel tente de se déployer un soi multiple, en transition, Mélanie Matranga interroge les réflexes grammatologiques de construction et de réprésentation du self. Elle met en place des installations où être seul·e avec les autres dans lesquelles la transcription de l’individu·e se neutralise pour se confondre avec le collectif. De fait, People (2020) vise à exprimer la complexité des dépendances et dominations de ces individu·es submergé·es par l’environnement et cerné·es par leurs relations à l’autre/les autres simultanément réelles ou fantasmées. Tourné en huit-clos dans un seul intérieur (le même appartement que celui utilisé lors du tournage de You, 2016), le film fait se succéder à l’image une dizaine de personnalités issues de l’entourage de l’artiste interprétant leur propre rôle face à la caméra, évoquant l’anxiété, l’hypocondrie, la sexualité, la prostitution, la précarité, tout comme les jouissances paradoxales qui en découlent.

Particulièrement convoquée dans le contexte épidémiologique actuel, la proxémie réunit l’ensemble des théories comportementales dont l’un des préceptes fondamentaux est la distance sociale entre les personnes lors d’un contact tel qu’un rapport dialogique ou sexuel. À ce titre, elle détermine l’espace intime, personnel et social, et fait écho à l’observation objective et photogénique de People (2020) dans lequel les acteur·rices non professionnel·les mènent une quête de transmission de soi - hors d’atteinte.

De par sa syntaxe disruptive, sa multiplicité de locuteur·rices, son rapport ambigu au drame (à travers la superposition diachronique de voix-off, un jeu d’ellipses, l’utilisation du noir et blanc), People (2020) évoque un trouble fictionnel dont les degrés de performativité délient l’interprète, l’acteur·rice, du personnage, de la personne. Son lexique d’attraction polarisé, ses plans rapprochés produisent également une tentative d’objectivation des corps instables tout comme des rapports sexuels laissant échapper un système combinatoire d’insularités dont l’érotisme devient : “une mesure entre les débuts de notre sens du moi et le chaos des sentiments les plus marqués“. (2) Mélanie Matranga dessine ainsi les contours d’un théorème dont People (2020) serait finalement la première hypothèse.

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1. La Marque du genre,
Wittig Monique, La Pensée Straight, Editions Balland, Coll. Modernes, 2001.
2. Uses of the Erotic: The Erotic as Power,
Lorde, Audre, Sister Outsider: Essays and Speeches (Crossing Press Feminist Series), 2007.

Notes on self

People (2020) is the possibility of a plural personal pronoun, a neutral or generic personal pronoun multiplying, interpenetrating, and flooding language. It is also the mortgage of a plural personal pronoun lysed in permanent self-affection failing in its communication with the other(s), evoking in that sense Monique Wittig's writings: “Personal pronouns are the only linguistic instances that designate the locutors in discourse and their different and successive situations in relationship to that discourse.“ As such, they are also the pathways and the means of entrance into language. And it is in this sense - that they represent persons- that they interest us here. (1)

By transforming the exhibition into a specific cultural product from which a multiple self, in transition, attempts to unfold, Mélanie Matranga questions the grammatological reflexes of construction and representation of the self. She creates spaces where to be alone with others in which the transcription of the individual is neutralized to merge with the collective. People (2020) aims to express the complexity of the dependencies and dominations of these individuals submerged by the environment and circled by their relationships to others, both real and fantasized. Filmed in an interior (the same apartment as used for the shooting of her other film titled You, 2016), the film shows on screen a succession of dozen personalities from the artist's entourage playing their own role in front of the camera, evoking anxiety, hypochondria, sexuality, prostitution, precariousness, and the paradoxical pleasures that flow from them.

Particularly convened in the current epidemiological context, the concept of proxemy brings together all the behavioral theories, one of the fundamental precepts of which is the social distance between people during a contact such as a dialogical or sexual relation. As such, it determines the intimate, personal, and social space, and echoes the objective and photogenic observation of People (2020) in which non-professional actors lead a quest for self-transmission - out of reach.

With its disruptive syntax, the multiple locutors, the ambiguous relationship to melodrama (through the diachronic superimposition of voice-overs, the ellipses, the use of black and white). People (2020) evokes a fictional disorder whose degrees of performativity untie the performer, the locutor, from the character, from the person. Its polarized lexicon of attraction, its close-ups also produces an attempt to objectify unstable bodies as well as sexual relations that let out a combinatory system of insularities whose eroticism becomes: “a measure between the beginnings of our sense of self and the chaos of our strongest feelings.” (2) Mélanie Matranga thus draws the contours of a theorem of which People (2020) would finally be the first hypothesis.

Arlène Berceliot Courtin, October 2020


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1. The Mark of Gender, The Straight Mind, Wittig Monique, Editions Beacon Press, 2002.
2. Uses of the Erotic: The Erotic as Power,
Lorde, Audre, Sister Outsider: Essays and Speeches (Crossing Press Feminist Series), 2007.